Quels sont les enjeux des systèmes alimentaires ?

La santé nutritionnelle est-elle la pointe de l’iceberg des dysfonctions des systèmes alimentaires ?

Le problème est bien connu : le nombre de gens qui souffre de la faim augmente! Pourtant, alors que la malnutrition devient galopante, on constate que l’obésité se répand à vitesse grand V, et ce, sur tous les continents. En effet, le défi de la malnutrition est pluriel et complexe. Aux enjeux de la sous-nutrition s’ajoutent l’augmentation fulgurante de l’obésité et d’autres maladies chroniques si bien qu’il convient de parler du double fardeau nutritionnel. Ce double fardeau est un risque important pour la santé publique, particulièrement dans les pays à faible et moyen revenus. En raison de la pandémie de la COVID-19, la prise en charge des maladies chroniques liées au double fardeau nutritionnel a été laissée de côté.

Ce fardeau est le résultat de la transition nutritionnelle, terme utilisé pour décrire l’occidentalisation progressive de l’alimentation, c’est-à-dire une surconsommation des produits ultra-transformés couplée à une absence d’activités physiques qui se conjugue avec un mode de vie de plus en plus sédentaire. Et si l’enjeu n’en était pas un de production agricole, mais plutôt de système alimentaire ? L’accès à une nourriture saine, peu transformée, locale et abordable et l’élaboration de recommandations alimentaires nationales culturellement acceptables représentent tous les deux des enjeux importants qui doivent être appuyés par un marketing social visant à changer les comportements alimentaires.

L’environnement est aussi un déterminant important

En plus de la santé nutritionnelle des populations, les questions de coûts environnementaux liées au mode de production agricole dominant (utilisation d’engrais chimiques, transport, etc.), à l’alimentation (manger des fraises l’hiver, le gaspillage alimentaire, etc.) et aux habitudes alimentaires, provenant des produits suremballés et ultra-transformés par exemple, engendrés par le système alimentaire dominant actuel démontrent que ce dernier n’est pas viable. Selon le récent rapport sur l’État de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde de la FAO :

« Le coût social des émissions de gaz à effet de serre lié à l’alimentation et associé aux habitudes alimentaires actuelles devrait dépasser les 1 700 milliards d’USD par an d’ici à 2030. Ces coûts cachés sont en fait largement sous-estimés. Les coûts environnementaux ne tiennent pas compte des autres effets négatifs sur l’environnement, et les coûts liés à la santé, du fait du manque de données, ne tiennent pas compte des effets négatifs de la dénutrition. »

Rapport de la FAO

La clé : une pensée et une approche systémique

L’enjeu prédominant n’est donc pas l’accès à la nourriture, ou la sécurité alimentaire, mais plutôt l’accès à des aliments nutritifs produits, transformés et distribués de façon écoresponsable et qui constituent la base d’un régime alimentaire sain et adapté aux réalités géographiques. L’enjeu de la faim et de la malnutrition (sous-nutrition et surnutrition)  n’en est en fait pas un lié à la production, car nous produisons suffisamment de nourriture pour nourrir la population mondiale. C’est de l’accessibilité dont il faut parler, en termes de capacité d’achat, mais aussi de lieu pour trouver les denrées (déserts alimentaires, zones rurales isolées, quartiers défavorisés, etc.) et de mode de production, de transformation et de distribution viable.

L’agriculture paysanne à échelle locale

Ce sont ces constats qui ont amené plusieurs mouvements et organisations paysannes, des ONG, dont SUCO, des institutions de recherche, etc. à s’attarder à la notion de système alimentaire. Le système alimentaire a été défini et dépeint de nombreuses manières : de schémas linéaires décrivant le processus du champ à la bouche jusqu’aux graphiques les plus élaborés prenant en compte de nombreuses interconnexions et facteurs d’influence. Comme le souligne le baromètre 2020 des agricultures familiales; les systèmes alimentaires dans le rouge, la notion de système implique de porter attention à l’ensemble des dynamiques qui peuvent avoir une influence ou qui sont influencées par les circuits alimentaires, et à essayer de comprendre comment toutes les composantes interagissent. Une approche systémique est d’autant plus pertinente dans le cas de la faim et de la malnutrition, car elle permet de mieux comprendre les impacts d’une activité et d’une politique sur les autres éléments du système. Par exemple, une politique d’augmentation de la productivité agricole peut influencer le fonctionnement des marchés locaux et les prix des principaux aliments, impacter les régimes alimentaires et la nutrition en diminuant par exemple la diversité des régimes, avoir des conséquences sur les inégalités en excluant des paysans les plus fragiles et sur l’environnement avec la promotion de pratiques néfastes pour l’écosystème. Voir ainsi les circuits alimentaires, dans leur ensemble, est un outil d’aide à la décision politique qui exige d’appréhender la situation hors des silos que sont la santé, la production agricole et l’environnement.

Réflexions et pistes de solutions

Fort de son expérience sur le terrain et de ses liens avec les populations locales, SUCO participe aux réflexions du Groupe canadien sur la Sécurité alimentaire (GSCA). Ce réseau regroupe des organisations canadiennes de développement et humanitaires possédant une expertise dans les systèmes alimentaires mondiaux et la sécurité alimentaire dans les pays du Sud. Mis sur pied en 1996, le GCSA mène des activités conjointes de plaidoyer, de recherche et de dialogue sur les politiques afin de contribuer à ce que les politiques internationales du Canada en matière d’agriculture et de développement améliorent, de manière inclusive et durable, sur le plan environnemental et systémique, la sécurité alimentaire mondiale.

L’agroécologie et les principes de la souveraineté alimentaire guident les actions et les réflexions de SUCO sur la nécessité d’une transformation des systèmes alimentaires mondiaux. Une transformation est nécessaire non seulement pour nourrir le monde, mais aussi afin de faire face à l’urgence climatique et aux défis environnementaux, socio-économiques et sanitaires croissants que ces systèmes génèrent. Ces systèmes — largement motivés par une logique industrielle d’économies d’échelle, d’intensification, de spécialisation et d’uniformisation — ne garantissent ni la sécurité alimentaire ni une nutrition adéquate pour tous.

Comme il est souligné dans l’appel aux gouvernements, aux entreprises et à la société civile de l’IPES-Food avec les 13 principes pour transformer les systèmes, les systèmes actuels dépassent dangereusement les « limites planétaires » à l’intérieur desquelles l’humanité peut continuer à fonctionner en toute sécurité. Ces systèmes alimentaires affaiblissent les fondements mêmes sur lesquels ils reposent, en détruisant la fertilité et la biodiversité des sols, en surexploitant les ressources naturelles, en polluant le sol, l’air et l’eau, et en émettant plus d’émissions de GES que tout autre secteur.

Pour relever ces défis, il ne suffit pas d’apporter des améliorations progressives au modèle industriel actuel.  Au contraire, un changement de paradigme audacieux est nécessaire pour repenser nos systèmes alimentaires. La réforme des systèmes alimentaires s’avérera essentielle pour atteindre les objectifs de développement durable l’Accord de Paris sur le climat et de la Convention sur la diversité biologique, et pour respecter la Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales. D’ailleurs, l’agroécologie est de plus en plus proéminente dans les discours sur l’avenir de l’agriculture et des systèmes alimentaires pour rompre avec la logique actuelle.

Afin de relever ce défi qui consiste à transformer les systèmes alimentaires et pour faire en sorte que personne ne soit contraint, à cause du prix élevé des aliments nutritifs ou de revenus insuffisants, à renoncer à une alimentation saine, tout en veillant à ce que la production et la consommation d’aliment favorisent la durabilité du point de vue environnemental, SUCO :

  • Appelle pour le respect du mécanisme qui assure la participation de la société civile dans le Comité des Nations Unies sur la sécurité alimentaire lors du Sommet sur les Systèmes alimentaires ;
  • Salue la création par le gouvernement canadien du Conseil consultatif de la politique alimentaire du Canada et demande de construire sur cette avancée pour appuyer financièrement la participation de la société civile à la formulation de politiques agroalimentaires ;
  • Demande d’augmenter la part du budget d’aide au développement consacrée à la transformation des systèmes alimentaires afin de favoriser la biodiversité, la résilience face aux changements climatiques et la prise en compte du genre ;
  • Demande que le gouvernement canadien, comme annoncé dans le budget de 2019, mette en place un programme national d’alimentation scolaire. Le gouvernement du Canada est le seul pays du G7 à ne pas avoir un programme d’alimentation. Nous invitons maintenant le gouvernement à agir dans cette direction.

Crédit photo: Carlos Ly

Renseignements supplémentaires :

Geneviève Talbot
Chargée de programme – Pôle Afrique
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Courriel : genevievetalbot@suco.org