LA VUE

Au Sénégal, il y a des réalités tangibles, des choses que rationnellement je devrais voir mais qui m’échappent, et aussi des fantasmes visuels. Je vois la chaleur. Les ombres sous les arbres sont mes mirages. Je vois ma sueur arroser le champ qu’on laboure. Je suis témoin de l’amour solidaire. Les enfants qui passent de mains en mains. Je comprends tranquillement et vaguement les liens entre les fils des oncles, les femmes des frères. C’est la famille, c’est le village, on est ensemble.

J’observe le génie de leur pouvoir de persuasion qu’ils exercent sur moi quand mon deuxième repas arrive. Une invitation à manger ne se refuse pas et elle se fait proposer plus que trois fois par jour. Je vois le décor minimaliste de la savane et l’apaisement qu’offrent les quelques arbres parsemés dans l’étendue de sable. Sur ma concession, je comprends l’utilité de chaque objet, rien de superflu. À l’inverse, le marché hebdomadaire de Bambey me comble de couleurs, d’odeurs, de proximité avec les gens pour la semaine à venir. Je tombe sous le charme du bébé endormi sur le dos de sa maman, occupée à laver la garde-robe entière de sa « délégation ». Je vois les images s’exprimer de leur plus poétique manière. C’est surtout de ça que j’aurai la nostalgie.

Le temps qui connait la réponse

Je vois les gris-gris protecteurs contre tous les dangers accrochés à la taille de mes amis et les regards courageux qui les accompagnent. J’ai le plaisir de me prendre pour une grande astrologue accomplie sous les ciels parfaitement étoilés. Je vois la patience, qualité dont nombreux Sénégalais sont abondamment pourvus. Ma sœur qui cuisine en plusieurs étapes pendant des heures sur le feu au fond de la concession. Mon frère préparant assidument les trois services de thé, n’oubliant jamais d’ajouter la bonne douzaine de cubes de sucre au mélange parfumé de feuilles séchées. L’éternelle attente du mélange de chlore A B dans l’eau, qui termine plus chaude que ma température corporelle, mais ô combien satisfaisante, me rappelant l’absurdité de patienter que l’eau soit fraîche au robinet dans mon appartement à Montréal.

Je vois le temps défiler tranquillement. Les lectures rythment mes nombreux moments libres. « Le temps, qui veille à tout, a donné la solution malgré toi. Le temps qui connait la réponse a continué de couler. » Georges Perec, dans l’homme qui dort, me fait rêver. Ces choses banales du quotidien et ces petits moments parfaits, je les apprécie et je prends régulièrement des photos mentales pour m’en imprégner.

Une bienheureuse parenthèse

Il y a aussi les choses que, mystérieusement, j’entends, je sens, je goûte, mais qui échappent tout simplement à mes yeux. Je pense aux coïncidences du souper dans la nuit noire. Parfois, je tombe sur une bouchée parfaite de riz et de morceaux de légumes. Parfois, par hasard et munie d’un surplus de confiance en la vie, je croque trop fort dans un morceau de poisson bourré d’arêtes. C’est aussi toujours après une courte série de bouchées moelleuses et agréables que mes dents se serrent violemment sur les petites roches échappées au passage dans le bol commun. Il y a la surprenante absence de quoi que ce soit de vivant dans ma case la nuit, alors que les bruits ambiants d’animaux et d’insectes semblent exponentiels. Il y a les centaines de « Toubab, comment t’appelles tou ? » criés au loin, mais l’impossibilité de trouver la bouche qui les a prononcés autant quand Dieu fait nuit que quand Dieu fait jour.  Il y a la nette impression d’assister à un concert privé de chants religieux musulmans de l’imam cinq fois par jour sans jamais l’avoir à proximité. Ce sont les haut-parleurs qui me jouent des tours.

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Finalement, il y a tous ces moments où mes yeux imaginent des choses, où ma tête repousse les limites de ma vision. Le petit bassin d’eau, canari pour les initiés, qui, à bien y réfléchir pourrait, avec la volonté dont je déborde, accueillir mon grand corps brûlant le temps d’une saucette rafraîchissante. Il y a mon esprit qui réussit à imaginer de surprenantes subtilités, d’étonnantes nuances dans le même tiboudiem qui m’est quotidiennement servi pour apaiser ma faim. Les pas des coquerelles près du trou dans l’obscurité que je réussis parfois à enterrer par l’intensité de mes battements cardiaques. Avec mes yeux clos, ce que je ne vois pas n’existe pas.

Au final, je ne peux déroger mon regard de cette bienheureuse parenthèse qui ne me promet rien, mais qui m’offre tant.

Par Annika Doucet-Maly , stagiaire Québec sans frontières au Sénégal

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